Interview avec Guy Ryder

OIT + Développement durable = Une vraie solution
Guy Ryder, directeur général de l’OIT, nous explique tout

1. Quelle place l’OIT accorde-t-elle au développement durable ?

Cela fait longtemps que l’OIT joue un rôle actif dans le développement durable. Dès le départ, elle s’est intéressée à la relation étroite entre l’environnement de travail, en particulier la santé et la sécurité au travail, et l’environnement en général. C’est plus que jamais d’actualité, comme en témoignent les effets dévastateurs des grandes catastrophes industrielles ou les risques inhérents aux produits chimiques dangereux.

Depuis quelques années, il est de plus en plus souvent admis que le monde du travail et le développement durable sont également très liés au niveau de l’emploi, des revenus et de l’inclusion sociale. Suite à la Conférence des Nations Unies sur le développement durable, tenue à Rio de Janeiro en juin 2012, les dirigeant(e)s mondiaux et la communauté internationale reconnaissent que le travail décent doit être un objectif fondamental et un moteur pour le développement durable.

Sans la notion d’environnement durable, nous ne pouvons pas entreprendre d’activités économiques durables qui offrent des emplois stables et décents. L’écologisation des entreprises, voire d’économies entières, n’est pas une option, du point de vue du marché du travail, mais une nécessité. Il est vrai aussi qu’il ne sera pas possible de parvenir à des économies plus vertes et respectueuses de l’environnement sans le soutien du monde du travail ni l’engagement actif au quotidien de millions d’employeurs et de dirigeant(e)s, et de centaines de millions de travailleurs/euses. Le Programme des emplois verts de l’OIT et le Centre international de formation de l’OIT à Turin permettent d’améliorer la capacité des mandants de l’OIT à analyser et à agir sur toutes ces relations étroites. Nous avons déjà aidé plus de 25 pays à élaborer des politiques et des programmes pratiques adaptés à leur situation nationale et l’OIT se tient prête à apporter une aide plus soutenue aux gouvernements ou aux partenaires sociaux qui le demandent.

2. Est-il possible d’allier travail décent et création d’emplois dans une économie plus verte ?

Ces dernières années, nous avons étudié cette question en profondeur, tout en observant comment les pays qui passaient à une économie plus verte vivaient cette expérience. Les données fournies par l’OIT et de nombreux autres organismes révèlent que nous ne sommes pas obligés de choisir entre l’emploi et la protection de l’environnement pour les générations actuelles et futures. Une économie plus respectueuse de l’environnement peut générer entre 15 et 60 millions de nouveaux emplois, peut-être même plus. Ces chiffres sont significatifs, même si nous reconnaissons que certains emplois risquent de disparaître et que des travailleurs/euses devront peut-être être employés ailleurs. Plus précisément, en raison de la crise économique actuelle et de l’ampleur générale du chômage dans de nombreux pays, il peut être efficace à court terme de prendre des mesures énergiques en faveur de l’investissement dans une économie plus verte – investissement public, mais aussi et surtout privé – sans hypothéquer davantage le futur. Il s’agit d’investir dans les possibilités qu’offrent les jeunes et les générations futures. C’est un élément important du Pacte mondial pour l’emploi de l’OIT, qui a été adopté en 2009. En réaction à la crise, au début, de nombreux gouvernements avaient suivi ce conseil, avec succès, mais ils l’ont malheureusement abandonné prématurément.

Nous ne savons pas encore s’il y aura un bénéfice net sur l’emploi ni quelle sera la qualité de ces emplois verts. Cela dépendra des politiques choisies pour procéder à la transformation. En fait, le passage à une économie plus verte offrira beaucoup plus de possibilités d’améliorer la qualité des emplois existants que de créer des emplois supplémentaires. Plus d’un milliard de travailleurs/euses pourraient en bénéficier dans les secteurs de l’agriculture, de la construction et de la gestion des déchets, par exemple. Pour obtenir ces résultats positifs, mais aussi pour maîtriser les défis que représentent la restructuration et les pertes d’emplois et de revenus dus au changement climatique, nous avons besoin de politiques cohérentes, qui concilient les objectifs économiques, sociaux et environnementaux. Le rapport de l’Initiative pour une économie verte, publié en juin 2012 par le PNUE PNUE Le Programme des Nations unies pour l’environnement coordonne les activités environnementales des Nations unies, aide les pays en développement dans la mise en œuvre des politiques et des pratiques. Le PNUE a joué un rôle significatif dans le développement de conventions environnementales et a également été actif dans le financement et la mise en œuvre de projets de développement liés à l’environnement. , l’OIT, l’OIE et la CSI, résume les politiques fructueuses déjà menées et donne de nombreux exemples de ce qui peut être mis en place et de quelle manière.

3. Comment un emploi devient-il un emploi durable ?

Comme les entreprises, les emplois ne seront durables, en fin de compte, que s’ils associent les trois dimensions du développement durable, c’est-à-dire qu’ils doivent être productifs et économiquement viables, qu’il faut une demande suffisamment importante pour les biens et services qu’ils fournissent, et qu’ils doivent également répondre à l’exigence de travail décent, parce que c’est la seule manière de permettre aux travailleurs/euses de retirer un juste avantage de leur activité et, ainsi, de favoriser la cohésion sociale, l’inclusion et la réduction de la pauvreté. L’OIT a toujours été claire à ce sujet. C’est la Conférence de Rio qui a manifesté le plus de soutien pour l’instant.

En outre, nous avons besoin d’un environnement durable entre les entreprises, entre les économies nationales et à l’échelle mondiale. Les schémas actuels de production et de consommation ne sont manifestement pas durables, et nous devons les changer de toute urgence. Nous avons déjà assisté à la disparition de centaines de milliers, voire de millions, d’emplois et de moyens de subsistance parce que les ressources naturelles ont été surexploitées ou parce que l’impact du changement climatique a désorganisé et affaibli les entreprises.

4. Personnellement, quel est l’aspect du développement durable qui vous tient le plus à cœur ?

Les réalités du changement climatique nous concernent tous et nous rappellent à quel point il est urgent d’avancer sur ce terrain avant qu’il ne soit trop tard. Je ne dis pas cela seulement à titre professionnel, mais aussi en tant que citoyen ordinaire. Cela me tient effectivement à cœur – encore que ce ne soit pas de façon très positive – et donne aussi parfois quelques palpitations.

5. L’avenir des travailleurs et des travailleuses est-il vert ?

D’une certaine manière, je l’espère, oui. Si nous ne nous résolvons pas une fois pour toutes à passer rapidement à une économie plus respectueuse de l’environnement, les conséquences seront catastrophiques pour les emplois, les revenus et la réduction de la pauvreté. Cette année, la Conférence internationale du travail abordera la relation entre le développement durable, le travail décent et les emplois verts. Le rapport rédigé par le BIT pour préparer cette discussion est très clair sur ce point. Il indique par ailleurs que 1,5 milliard de personnes, c’est-à-dire pratiquement la moitié de la main-d’œuvre mondiale, travaillent dans des secteurs où il faudra opérer des changements fondamentaux, y compris à court terme, afin de les rendre écologiquement viables.

Dans cette perspective, concrètement, la plupart des travailleurs/euses devront acquérir de nouvelles compétences et remplir de nouvelles fonctions. Il incombera à un plus petit groupe de travailleurs/euses, dont le rôle sera capital, de contribuer à réduire directement l’impact sur l’environnement et à préserver, ou à remettre en état, les ressources naturelles. Ce que nous appelons des « emplois verts », qui doivent bien sûr être des emplois décents, sont les emplois du secteur de plus en plus actif de l’environnement, ainsi que les professions clés exercées dans d’autres secteurs, telles que les gestionnaires d’infrastructures, les responsables de logistique et les experts en écologie, par exemple.