HIV/AIDS Interviews

Gros plan sur Mody Guiro (Sénégal-CNTS) et Mamadou Niang (Mauritanie-CGTM)

« Arriver… ou mourir »

« Arriver… ou mourir »

Bruxelles, le 14 mai 2007: L’accord de partenariat syndical conclu, sous les auspices de la CSI, entre la Confédération nationale des travailleurs du Sénégal (CNTS) et la Confédération générale des travailleurs de Mauritanie (CGTM) devrait permettre une meilleure prise en compte des droits des nombreux travailleurs et travailleuses migrants qui vivent et transitent par le Sénégal et la Mauritanie.

Le partenariat syndical que vous lancez s’inscrit dans un contexte dramatique : l’afflux de boat people africains qui tentent au péril de leur vie la traversée des côtes du Sénégal et de la Mauritanie vers l’archipel des Canaries…

Mody Guiro (CNTS) : Oui, avec le durcissement des contrôles frontaliers dans la Méditerranée (1), nos côtes atlantiques ouest-africaines attirent en masse les candidats à l’exil. Le constat est terrible : en 2006, des dizaines de milliers de jeunes Africains se sont lancés à l’eau dans des embarcations de fortune (2). Arriver ou mourir, c’est leur devise.

Niang Mamadou (CGTM) : Jamais, nous n’aurions imaginé un tel afflux. Certes, la Mauritanie a près de 800 kilomètres de côtes et au large il y a les Canaries, c’est-à-dire l’Europe, mais c’est un mirage. Beaucoup de ces frêles esquifs échouent sur nos côtes, d’autres dérivent vers l’océan et finissent par chavirer. C’est un drame au quotidien nourri par toutes sortes d’intermédiaires et de passeurs aux techniques très aguerries. Dans la ville portuaire de Nouadhibou, les migrants s’entassent dans des conditions très précaires, à la recherche de moyens de subsistance et de l’occasion de tenter le voyage. De leur côté, l’Europe et surtout l’Espagne tentent d’endiguer l’arrivée de nouveaux clandestins. En vertu d’un accord de réadmission existant entre l’Espagne et la Mauritanie, les autorités de Madrid ont voulu créer des « ponts avancés », des camps par lesquels transiteraient les clandestins interceptés et qui seraient ensuite renvoyés dans leurs pays. Mais la Mauritanie a refusé. Ce n’est pas une bonne solution, tant sur le plan humanitaire que politique. Nos responsables ne veulent pas envenimer leurs relations avec les pays voisins. Il existe bien un camp d’accueil pour des ressortissants sénégalais qui doivent être rapatriés, mais cela a été négocié avec les autorités sénégalaises. Nous ne voulons pas raviver les blessures du passé. Il faut élaborer des stratégies globales. Avec FRONTEX (3), l’Union européenne parie sur la sécurisation des frontières. Ces derniers mois, l’aide logistique a permis de réduire quelque peu l’immigration clandestine, mais les flux sont loin d’être endigués. Le drame récent du bateau « Marine I » parti de Guinée pour les Canaries avec 400 migrants clandestins, et que la Mauritanie a pour raisons humanitaires laissé accoster le temps d’organiser le rapatriement de ces migrants, en est une terrible illustration (4).

Vous faites allusion au conflit identitaire qui a opposé le Sénégal et la Mauritanie, il y a quelques années et qui a montré par l’absurde à quel point les populations des deux pays sont inextricablement liées. N’est-ce pas aussi la preuve que le Sénégal et la Mauritanie, avant d’être des pays par où transitent les candidats à l’émigration, sont aussi des terres d’accueil ?

Mamadou Niang : Oui, les flux migratoires entre nos deux pays appartiennent à l’histoire. Il existe beaucoup de similitudes entre nos peuples. Nous partageons une frontière très longue : le fleuve Sénégal. Les populations qui y vivent ont souvent des terres cultivables des deux côtés du fleuve, elles se déplacent en permanence. Lors de la crise de 1989, tout a éclaté au départ d’un problème foncier entre deux éleveurs. Dans les deux pays, nous avons connu des violences et des expulsions massives de travailleurs et de leurs familles. Ensuite, plus aucune pirogue ne pouvait traverser le fleuve, ceux qui tentaient l’aventure étaient pris pour cible par les gardes-côtes.

Par ailleurs, chacun des deux pays offre des potentialités d’emploi. Jusqu’à une époque récente, une bonne partie du commerce de détail au Sénégal était aux mains de Mauritaniens. Vu la faiblesse de notre système d’éducation, beaucoup d’étudiants mauritaniens fréquentent les universités sénégalaises. Ils doivent souvent financer leurs études en travaillant. En Mauritanie, on retrouve en nombre des Sénégalais dans les secteurs des mines, de la construction, de la pêche, de la mécanique et de toutes sortes de petits métiers pour lesquels les Mauritaniens n’ont pas les qualifications. Quand on intègre en plus les aspects culturels comme les cérémonies religieuses qui impliquent le retour au pays des uns et des autres, on comprend mieux à quel point tout est interconnecté entre nos deux peuples et comme il est essentiel d’améliorer nos relations. De nouveaux accords de libre circulation ont été signés en 2006. Des missions économiques dans les deux pays devraient déboucher sur de nouveaux contrats et sur de nouveaux emplois. Le contexte général est favorable. Au Sénégal, il existe déjà une culture démocratique, en Mauritanie, elle apparaît seulement, dans la foulée notamment du processus de transition démocratique qui a permis les premières élections présidentielle libres et transparentes de mars dernier.

Concrètement, quels sont les objectifs de votre partenariat syndical, signé en août 2006?

Mody Guiro : Tout d’abord, ce partenariat doit nous permettre de nous impliquer davantage dans la gestion des flux migratoires, de développer notre expertise au service des migrants et de ne pas laisser l’initiative aux seules autorités. Nous avons un rôle de veille. Des conflits surviennent constamment. L’an dernier, nous sommes intervenus avec nos camarades mauritaniens pour résoudre un blocage à la frontière qui menaçait de dégénérer : les transporteurs routiers n’en pouvaient plus des tracasseries administratives et policières qu’ils devaient subir en raison d’une convention bilatérale qui était arrivée à expiration et qui n’avait pas été reconduite. Après un échange de fax entre nos deux organisations, nous sommes intervenus en demandant à nos ministres de l’Economie de renouveler rapidement cette convention, ce qui a été fait. Le même genre de crise est survenu à la frontière malienne et il a été résolu de la même manière. Nous avons un rôle important à jouer. Les syndicats comptent parmi les organisations les plus habilitées à agir dans le domaine des migrations. Nous connaissons la multiplicité des enjeux liés au monde du travail et nous travaillons en réseau avec nos affiliées, des organisations d’autres pays et bien évidemment la CSI.
Un de ces enjeux est de faire pression sur nos gouvernements respectifs pour qu’ils intègrent davantage la dimension « migrants » dans la législation. Ni le Sénégal, ni la Mauritanie n’ont encore ratifié les conventions 97 et 143 de l’OIT qui traitent directement de la migration.

Sur quelles bases statistiques pouvez-vous travailler concernant les flux migratoires ?

Mamadou Niang : Les statistiques officielles minimisent l’ampleur du problème. Nous devons quantifier ces flux, qu’il s’agisse de transit ou d’accueil, c’est une des priorités de notre partenariat. Il faut faire l’effort d’entrer en contact avec les migrants, trouver les bons canaux, nous faire accepter, comprendre comment ils vivent et tenter de les organiser. Avec l’aide de la CSI, nous allons mettre rapidement en place des bureaux d’information. Le coordinateur du projet sera basé à Nouakchott, la capitale de Mauritanie. On envisage aussi la création de bureaux de recrutement pour réguler la migration sur des bases légales, en informant sur les possibilités de contrats temporaires en Europe, selon les contraintes du marché du travail et les besoins en main-d’œuvre saisonnière, par exemple dans l’agriculture espagnole.
Mody Guiro : J’ajoute qu’il est crucial de pouvoir échanger des informations entre nos deux organisations, mais aussi avec d’autres syndicalistes partageant les mêmes préoccupations dans des forums internationaux comme ceux organisés par la CSI. Nous pouvons apprendre beaucoup les uns des autres. Le phénomène migratoire a finalement beaucoup de caractéristiques communes, qu’il se situe en Afrique de l’Ouest ou dans les pays occidentaux.

Les migrants débarquent souvent avec des qualifications inappropriées, sans connaître les réglementations en vigueur, ils sont obligés d’accepter de travailler à des postes pénibles, sans contrat, sans protection. Nous devons aider les organisations syndicales à remplir leur mission de défense de tous les travailleurs et travailleuses.

Et donc aussi à lutter contre les replis identitaires et les attitudes discriminatoires ?

Mamadou Niang : Oui, il faut combattre les discriminations en sensibilisant les travailleurs. C’est trop facile de dire que les emplois sont menacés à cause des étrangers. Il y a un travail de fond à entreprendre, y compris auprès des dirigeants syndicaux. La xénophobie est présente. Par ailleurs, nous avons introduit une plainte auprès de l’OIT pour que disparaisse un aspect discriminatoire du Code du travail mauritanien qui empêche les ressortissants étrangers d’endosser des responsabilités syndicales s’ils n’ont pas cinq ans d’ancienneté dans la même profession.

Votre accord de partenariat parle aussi d’une meilleure promotion des droits des femmes. La coopération syndicale sur les flux migratoires n’est-elle pas un outil particulièrement adéquat pour aborder l’ensemble des thématiques qui touchent au monde du travail ?

Mamadou Niang : Tout est lié. Les programmes d’ajustement structurels, la mondialisation ont accentué la dislocation des familles et jeté sur la route des mères qui sont quotidiennement à la recherche de moyens de subsistance. Des femmes n’ont d’autre choix que de laisser leurs enfants au pays pour aller effectuer des tâches saisonnières. Elles reviennent, mais c’est déstructurant. Nous devons trouver des stratégies pour lutter contre cela. Nous pouvons aussi aborder d’autres thématiques : les questions de sécurité et de santé. Pensez au nombre d’accidents en Mauritanie dans le secteur du bâtiment qui occupe beaucoup de Sénégalais. Le sida est aussi étroitement lié aux flux migratoires. L’épidémie n’est pas très développée chez nous (moins d’un pour cent de la population), mais nous avons identifié des poches où la prévalence est beaucoup plus importante. Comme dans la région de l’Assaba par où transitent de nombreux petits commerçants qui voyagent régulièrement jusqu’en Afrique centrale. Il y a donc un travail de sensibilisation et de prévention qu’il est possible de mettre en œuvre.

Là aussi, l’échange d’informations peut s’avérer précieux. La politique de lutte contre le VIH/sida au Sénégal est un modèle du genre…

Mody Guiro : En effet, au niveau syndical, nous avons des expériences en matière de sensibilisation au VIH/sida qui méritent d’être partagées avec nos voisins. Lors de notre dernier congrès syndical, nous avons monté un stand médical où les camarades sont venus en nombre se faire dépister. Ce type d’initiative est payant. On peut s’entraider, c’est certain. Le repli sur soi est inefficace. Au-delà de ce partenariat, il y a aussi la coopération internationale. À l’échelle de la région, la CEDEAO (5) est une réalité, la libre circulation des personnes aussi. Les frontières sont ouvertes. Il suffit d’une carte d’identité pour qu’un Guinéen ou un Burkinabé traverse les différents Etats membres. Quant à notre frontière commune, un pont devrait bientôt enjamber le fleuve Sénégal à Rosso, première ville Mauritanienne de l’autre côté du fleuve. Tout un symbole !

Propos recueillis par Jacky Delorme et Natacha David


(1) Après les tragiques événements de Sebta et Melilia en 2005, le Maroc, sous la pression de l’Union européenne, a renforcé sa lutte contre les filières de l’immigration clandestine. Les clandestins subsahariens ont alors tenté de prendre la mer plus au Sud, à partir des côtes mauritaniennes et sénégalaises pour rejoindre les îles Canaries.

(2) En 2006, plus de 31.000 migrants clandestins ouest-africains sont parvenus à débarquer aux Canaries. Mais au moins 5.000 autres ont péri en mer.

(3) L’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures de l’Union européenne ( FRONTEX) organise depuis août 2006 des patrouilles aux larges de côtes de Mauritanie, du Sénégal et du Cap Vert pour intercepter les pirogues et les ramener à leur point de départ. En moins d’un an, plus de 6.000 clandestins interceptés en mer ont été contraints de retourner à leur port de départ. Lorsqu’ils parviennent aux Canaries, FRONTEX organise aussi l’identification des migrants pour pouvoir les rapatrier dans leurs pays d’origine.

(4) En décembre dernier, le Marine I, chargé de 400 clandestins dont beaucoup d’Asiatiques, tombe en panne durant la traversée à la lisière des eaux espagnoles et mauritaniennes. L’embarcation dérive en mer durant 12 jours pendant que l’Espagne et la Mauritanie discutent de son sort. La Mauritanie acceptera finalement de les laisser débarquer au port de Nouadhibou le temps que les Espagnols organisent leur rapatriement, notamment vers l’Inde et le Cap Vert. Un collectif d’ONG espagnoles a dénoncé l’opacité des procédures de rapatriement et porte plainte contre le gouvernement espagnol pour violation des conventions internationales de protection des droits des immigrés et des personnes en danger en mer. Au vu des conséquences diplomatiques de cette affaire, les Nations Unies craignent pour leur part qu’en cas de nouvelle crise humanitaire de ce genre, plus personne ne veuille intervenir.

(5) La Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui ne comprend plus la Mauritanie depuis 2001.

- Lire aussi le communiqué de la CSI « Nouveau plan d’action syndical pour défendre les droits des migrants » (15 décembre 2006).

- Lire aussi l’interview sur le partenariat entre syndicats malaisien et indonésien pour défendre les migrants .


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