Gros Plan sur Baiba Čadore ( LIZDA – Lettonie)

"La politique anticrise dictée par le FMI fait des ravages dans l’éducation "

Baiba Čadore, 29 ans, travaille comme enseignante à l’Institut technique de l’industrie légère, à Riga, capitale de la Lettonie. Conséquence d’un programme de réformes drastique mis en œuvre par le gouvernement, à la recommandation du Fonds monétaire international, son emploi comme celui de ses collègues est fortement menacé.

A l’approche de la rentrée scolaire, vous êtes parmi celles et ceux dont les emplois dans l’éducation sont en péril ?

En effet. Le ministère de l’Education et de la Science a décidé de fermer l’Institut technique de l’industrie légère de Riga, où je travaille. Le ministère cherche à faire des économies sur notre institut vu que le nombre d’étudiants ne cesse de décroître. Selon toute apparence, le directeur de l’institut était au courant des plans de restructuration mais s’est gardé d’en parler aux enseignants. Ce n’est que lorsque le ministère a communiqué le texte définitif du projet que nous en avons été informés. Une situation étrange s’est produite dans le secteur de l’éducation. Les salaires des enseignants ont été revus à la baisse, au début de l’année, les enseignants ont vu leurs salaires réduits d’entre 15 et 30 pour cent. Personnellement j’ai déjà perdu 15% depuis janvier et le gouvernement a annoncé en juin que les salaires des enseignants seront réduits de moitié en septembre (1). Les salaires des directeurs d’écoles ont, eux, été maintenus, pour qu’ils ne se plaignent pas, se tiennent à carreau et ne se rallient pas à la lutte de leurs collègues.

Quels types de programmes d’enseignement spécialisés sont offerts à l’Institut technique de l’industrie légère de Riga ? Ces programmes ne répondent-ils pas aux besoins actuels du marché du travail en Lettonie ?

C’est le seul endroit où l’on enseigne le dessin textile. En fait, il s’agit du seul institut technique de Lettonie à former des spécialistes de l’industrie légère. Bien que le secteur de la manufacture textile soit en déclin en Lettonie, cela ne signifie pas que qu’il n’y ait pas un besoin de spécialistes. J’enseigne le dessin assisté par ordinateur depuis 3 ans.

A ma connaissance, l’UE soutient la rénovation des écoles professionnelles et le développement de programmes éducatifs. L’Institut technique de l’industrie légère de Riga a-t-il bénéficié de ces fonds ?

Oui, une quantité importante d’argent provenant du FSE a été consacrée à la rénovation de l’institut. Grâce à ces fonds, l’infrastructure de base de l’institut a pu être rénovée. Le ministère de l’Education et de la Science s’apprête à fermer non seulement notre collège mais aussi plusieurs autres centres. Cependant, il ne semble pas être fixé sur le nombre d’écoles à fermer ou le motif des fermetures. Une partie des écoles sera réorganisée à travers des fusions.

Combien de personnes seront licenciées ?

Notre institut emploie 34 enseignants et du personnel administratif. Après restructuration, une moitié d’entre nous pourra reprendre le travail mais seulement à temps partiel et moyennant une réduction de moitié du salaire des enseignants.

Vous et vos collègues êtes donc obligés d’évacuer les locaux de l’Institut technique de l’industrie légère de Riga ? Savez-vous ce qu’adviendra de ces locaux par la suite ?

Il serait apparemment prévu que le ministère de l’Education prenne possession de l’immeuble pour y installer un de ses départements, étant donné le coût exorbitant du bail dans le vieux centre de Riga. Vu le contrôle qu’exerce le ministère de l’Education sur notre école, prendre possession du bâtiment représente une simple formalité. Aucune raison claire n’a été avancée pour justifier cette prise de possession. Cependant, lors d’une visite quelques jours auparavant, des représentants du ministère ont signalé qu’ils avaient tout simplement besoin du bâtiment.

Obtiendrez-vous une indemnisation en cas de licenciement ?

Oui, je recevrai des indemnités mais seulement pour un mois. Le gouvernement a récemment adopté une nouvelle loi en vertu de laquelle l’indemnité allouée équivaudra à un mois de salaire pour les jeunes travailleuses et travailleurs et à un mois et demi de salaire pour les travailleuses et travailleurs avec quinze ou plus de quinze ans d’ancienneté. J’irai, pour ma part, rejoindre les rangs des personnes sans emploi, je pointerai à la bourse du travail et j’aurai probablement droit aux allocations de chômage durant trois mois ou moins. Je ne sais même pas pour combien de temps vu que nos lois changent toutes les semaines.

Le gouvernement s’est-il prononcé au sujet du financement des programmes de recyclage pour les personnes sans emploi ?

Le ministère de l’Education a promis d’octroyer des bourses de formation recyclage à hauteur de 20 millions de lats. Mais leurs plans déclarés sont, comme toujours, très vagues et je ne suis pas certaine que l’argent sera effectivement affecté à cette fin.

Votre mari travaille-t-il ?

Oui, mon mari Regnārs travaille dans le secteur de la construction. Son entreprise exécute des chantiers publics, ce qui implique un risque de voir disparaître ces emplois à force de restrictions budgétaires. Déjà maintenant les salaires sont en retard et dans quelque temps, il pourrait se retrouver sans emploi.

En quoi votre vie a-t-elle changé ?

Nous vivons dans le pessimisme et l’incertitude. Je ne suis pas sûre de ce que nous ferons après. En ce moment je recherche activement un nouvel emploi. Je me suis mise à me demander si je devais changer de profession e. Nous avons même pensé quitter Riga – pour aller vivre à l’extérieur de la capitale, où le coût de la vie est nettement inférieur. On fait plus attention aux remises dans les supermarchés, à ce qu’on va acheter.

D’après vous, la réduction du budget dévolu à l’éducation relève-t-elle d’une initiative du Fonds monétaire international ou du gouvernement letton ?

C’est le FMI qui nous a imposé ce « devoir ». Une recommandation a été faite en vue d’une réduction des coûts. Outre les salariés de l’enseignement, des employés du secteur de la santé, des policiers et des sapeurs-pompiers ont également perdu leur emploi. Les réductions salariales ont porté sur l’ensemble du secteur public, où les salaires ont reculé de 20 pour cent. Ils ferment des écoles, des hôpitaux et même des écoles de police.

Selon vous, le gouvernement devait-il prendre ces mesures ou aurait-il pu s’en sortir autrement ?

Le gouvernement aurait dû mettre sur pied un système où les personnes à revenus plus élevés payeraient plus d’impôts. A l’heure actuelle, vu la diminution des postes de travail et la hausse du chômage, le gouvernement ne collecte pas suffisamment d’impôts pour le budget et ne peut donc affecter des ressources supplémentaires aux besoins sociaux. La situation s’est détériorée mais j’ignore quelle est la solution à ce problème.

Pensez-vous pouvoir survivre sans le prêt du FMI ?

Je ne sais pas. Je ne dispose pas de suffisamment d’informations pour pouvoir l’affirmer. Il n’y a pas beaucoup de discussions à ce sujet.

Êtes-vous membre d’un syndicat ?

Oui, j’ai adhéré au Syndicat des travailleurs de l’éducation et de la science. J’avais participé à divers événements syndicaux, rencontré des collègues et obtenu des conseils. Je suis membre du syndicat depuis plus d’un an déjà.

Les syndicats lettons se montrent-ils suffisamment actifs en ces temps de crise et sont-ils en mesure d’aider les travailleurs ?

Naturellement, les syndicats aident énormément. Les représentants sont constamment engagés dans des négociations avec le gouvernement sur les amendements qu’ils souhaitent voir adopter. Les syndicats ont réussi à limiter le nombre de licenciements. Ils surveillent activement le processus en cours et organisent des manifestations.
Le défilé du 2 avril a rassemblé des milliers d’enseignants. Les enseignants ont défilé dans Riga durant plusieurs heures.

Et la manifestation de janvier, quand l’émeute a éclaté…

Oui, il y avait beaucoup de gens. J’y ai participé. Mais je me sentais menacée dès le début, lorsque je me suis retrouvée au milieu d’une foule de jeunes qui parlaient majoritairement le russe et qui semblaient déterminés à causer des problèmes. Tout le vieux centre de Riga regorgeait de jeunes en état d’ébriété. Puis les émeutes ont éclaté. Cet événement n’était pas organisé par les syndicats. Un des partis lettons en était responsable. Bien qu’il s’agît d’un rassemblement pacifique de personnes voulant attirer l’attention sur les droits humains et les projets de loi iniques adoptés récemment au parlement, les choses ont mal tourné.

D’après vous, la situation en Lettonie va-t-elle s’améliorer ou se détériorer sur le court terme ?

Je pense qu’elle ne peut que se détériorer. Il n’y a pas le moindre signe d’une amélioration et l’automne risque d’être encore pire. Les autorités devraient réfléchir et arrêter de licencier en masse. Chaque employé contribue au budget tous les mois et chaque licenciement prive le budget de fonds. Je dirais qu’il vaudrait mieux réduire les impôts et stimuler les petites et moyennes entreprises, améliorer l’économie et injecter plus d’argent dans le budget. Il y a un besoin de créer de nouvelles entreprises mais non de les fermer. Les agriculteurs se trouvent, eux aussi, dans une impasse, à cause de la chute des prix d’achat du lait et des laitages. Cependant les prix de vente en magasin restent inchangés.

Faut-il s’attendre à de nouveaux troubles sociaux en Lettonie ?

Je pense qu’il y en aura, y compris parmi les enseignants qui ont perdu leur emploi. Je trouve qu’ils le « doivent » au gouvernement. Le syndicat des travailleurs de l’éducation y contribuera certainement.
Le gouvernement affirme qu’il y a un excédent d’enseignants. D’après des statistiques publiées récemment par le ministère de l’Education, le rapport enseignants-étudiants en Lettonie est de 1 pour 6 seulement. J’ignore si ce chiffre est correct. Ils parlent d’un déclin du nombre d’étudiants. Mais si vous regardez les jardins d’enfants, les taux de natalité sont si élevés qu’il n’y a pas suffisamment de places pour les enfants. Pour chaque enfant accepté dans une école maternelle, un autre doit s’inscrire et se joindre à la file d’attente. Dans la ville de Riga, en particulier, il y a une pénurie d’écoles maternelles.

Renarts, mon fils de 7 ans, est aujourd’hui en première année. Son école primaire procède, elle aussi, à une réduction du personnel enseignant. Auparavant, les classes de primaire étaient formées avec un minimum de 15 enfants mais aujourd’hui une classe est censée avoir au moins 34 enfants. Deux enseignants de primaire ont déjà perdu leur emploi à cause du « manque » d’élèves. L’école de notre fils Renarts a donc, elle aussi, souffert.

Propos recueillis par Kestutis Salavejus.


(*) Latvijas Izglītības un Zinātnes darbinieku arodbiedrība (LIZDA) : Syndicat des travailleurs de l’Education et des Sciences.

(1) Les salaires des fonctionnaires avaient déjà été diminués d’au moins 15 pour cent en décembre dernier et à la mi-juin, le gouvernement a annoncé que les salaires de tous les enseignants seront réduits de moitié au 1er septembre. Ce 1er juillet, les pensions ont été amputées de 10% pour les pensionnés qui n’exercent plus d’activités et de 70% pour les pensionnés encore en activité. Par ailleurs les parents qui travaillent perdent 50% des allocations familiales.